L'alexandrin danse à trois temps : c'est une valse de mots qui sonnent en leur douce cadence comme le font les émotions qui cascadent en mon coeur quand je les dis ou quand je les entends.

Renaissance

En un jour, en un lieu, une image a surgi…

Toi qui ne le sais pas, tes épaules et tes mains

Vivent et grandissent et jouent au soleil de midi.

Et cette image vit, et mes yeux qui soudain

Sourient sans retenue, de ces épaules nues  

Toutes entières offertes en sont ragaillardis.

Les humains dans mon cœur, les humains dans les rues,

Femmes enfants bébés, passants tout étourdis

Du bruit des cris des pleurs, l’humanité renait.

Monde vertigineux, tu te dévoiles enfin

Et ton immensité qui soudain apparaît,

Je la vois à travers un nombril anodin.

T’en dire la beauté, monde fou, je ne puis !

Remercie ce détail : grâce à lui tu revis.

Songe équinoxe

Rayon de lune bleue sur fond de sylve chaude,

La lumière est ténue, la brume adoucit l'air.

De la porte lointaine qui s'ouvre sur l'éther,

La silhouette mince d'un ange s'échafaude.

 

Elle naît du néant, s'affirme et s'enracine...

Présence inopinée dans la demi-clarté.

Et sa voix qui soupire exprime l'anxiété:

"Je suis seule, aidez-moi, une crainte assassine

Vient troubler mon sommeil." C'est une apparition!

Elle est si belle ainsi, d'un voile enveloppée,

Fragile, douce, évanescente, d'aube nimbée...

Lui répondre ou se taire ? Là n'est plus la question:

 

Petit homme ébloui, le voici fasciné.

Il plonge et nage et glisse, s'envole et se dissout

Dans l'image et le son, l'allure et les dessous

De la belle irréelle qu'il élit Dulcinée.

 

Un kaléidoscope alors, arrondit le regard

De l'homme captivé. La douce et belle enfant

Se glisse en son nuage, d'un sourire se fend.

Le voilà prisonnier et sa raison s'égare.

Tous deux se lèvent et dansent, invoquant la folie,

Tracent des arabesque et dessinent des orbes,

De leurs corps de leurs coeurs, de leurs peau qui absorbe

Le feu d'un fier désir qui dans l'ardeur les lie.

 

Mais déjà l'aube naît. Le rêve s'atténue.

Il faut reprendre pied, et la réalité

Insiste méchamment: l'image délitée

De l'instant délicieux s'échappe dans la nue.

Demi-promesse

Comme un souffle de vent sur les lilas fleuris

Ouvrant tout grand les bras, un tout petit bonheur

Radoube mon rafiot : la chance me sourit !

La vie reprend racine, le rose est sa couleur,

Il ne me manquerait plus pour me dire ravi

Nez au vent, frémissant, qu’elle me dise l’heure

Et consente à demi, d’un œil vert qui dit « oui »…

La jeune fille qui rêvait

Alors que l’aube claire, à peine se levait

Mince gracile et pure, une fille rêvait,

Sous un grand ciel violet, sans nuage et très pur

Assise sur la place, aux confins du désert

Seule parmi la foule, entourée de ses pairs

Qui ne la voyaient pas malgré sa fière allure.

Impatiente et douce, elle s'imaginait

Demain, ailleurs, libre, faisant mille projets

 

Sa vie bientôt, demain, serait de lait, de miel

Douce et folle et remplie : et bientôt grâce au ciel.

Hautes aspirations, rencontres merveilleuses,

Et succès littéraires. Mille pensées fougueuses

Attisant ses sourires et son si doux émoi.

Alors résolument elle se fit serment: moi

Ici et maintenant, dans la nuit qui s'achève

Je prends en main ma vie, je vais vivre mon rêve.

Muse

De muse qui s'amuse et qui musarde au vent,

La camarde se garde et se méfie d'autant,

Qu'en cultiver l'image si mutine, un homme

Repousse gentiment l'effet du temps et gomme

Des années les morsures et les renoncements.

Muse câline toi, qui inlassablement

Les vieux rafiots répare, rallume ce feu doux

Qui rend léger et fort, hardi, et même fou!

 

N'est pas muse qui veut. Il y faut le dosage,

Un soupçon de magie, de multiples visages,

L'oeil alerte et le trait... Ce petit rien qui guide

La flèche de l'archer, ce jugement rapide,

Cet art de déceler les désirs interdits

Et de faire émerger, délicat, le non-dit

Sans déclencher les foudres et culpabiliser,

Sans réveiller le doute... Aimer la vérité.

 

Muse, déploie tes ruses et sans relâche allume

Tes feux qui permettront de dissiper les brumes

De forger la beauté. Aiguise le ciseau

Qui sculptera la grâce. Et de surcroît s'il faut,

Capture dans l'espace un duvet de plaisir,

Goûte-le et fais-en un bouquet de sourire.

Et le retour du manque en phénix éclairé,

Des cendres de la nuit fait renaître une année.

 

Certes, frustré, l'artiste est souvent plus disert,

Et le malheur arrache, armé de ses misères,

A sa vive douleur, des cris multicolores,

Copeaux d'éternité, arabesques de corps

Que les satisfactions pourraient bien empâter.

Question de caractère. La muse de métier

En connaît le dosage. Elle sert aussi bien

Vénus et la sagesse et ne néglige rien.

 

La muse sait doser: c'est oser juste assez.

Et n'être pas timide, écrire peindre ou chanter,

C'est se sentir atteint, profondément touché.

Et c'est souvent l'audace innocemment jetée,

Qui projette hors de soi, décale les usages

Et de la création enclenche les rouages.

Oser le mot, le geste et tuer l'habitude.

Oser toujours aimer: même la solitude!

Dame Nostalgie

Le souvenir des jours d’un amour exaltant

Envahit doucement le cœur de Nostalgie.

Elle souffre d’abord d’un manque permanent

De tendresse, désir et surtout d’harmonie.

Le temps est loin déjà de son prince charmant,

Le quotidien trivial a supprimé l’envie

De jouer, de chanter, de jouir en riant.

Elle avait un amant, il n’est plus qu’un mari…

 

Alors l’espoir est né d’un autre souffle chaud,

D’un tout nouvel amour qui ferait palpiter

Cœur et voix, âme et corps : il est là, tout nouveau

Ce sentiment soudain qu’on croyait à jamais

Enfoui sous le poids des devoirs et travaux

Que les obligations, les enfants, le métier

Ont entassé sans cesse, étouffant tout le beau

Tout l’espoir et l’amour que la vie promettait.

 

Il est venu soudain ranimer sa chanson,

Tentateur souriant, gentil porteur d’espoir

A travers les réseaux, virtuel mais si bon !

Il a promis l’amour, du matin jusqu’au soir.

Un amour fou enfin ! Elle n’a pas dit « non »…

Elle qui attendait languissant sans savoir

Qu’elle aurait en plein cœur, d’un gentil cupidon

La flèche qui soudain traverse le miroir.

 

Mais le destin parfois apparaît bien cruel,

Et la réalité ruine la fiction.

L’ange si prometteur qui rendait la vie belle

Est parti sans mot dire, et sa disparition

Au cœur de Nostalgie ouvre une plaie nouvelle.

Décidément l’amour est abomination :

Quand on l’attend en vain et qu’il est infidèle,

Que peut on espérer ? Il reste une question…

 

La vie qui continue, les enfants et les liens,

Le soleil qui sourit, les parfums et le vent

La rose et le lilas, le signe de la main

D’un inconnu qui vient, qui écoute et comprend.

Ces tout petits plaisirs sont ils si anodins ?

Ne sont-ils pas aussi plus précieux, plus grands,

Qu’un virtuel amour vécu sans lendemain ?

Amitié romantique : es-tu là ? je t’attends !

Pensées d’automne

Mon rêve n’est qu’un souffle, un minuscule espoir…

Amour était son nom : il luisait dans le noir

Peuplé de blancs fantômes et de vieux ennemis

Egrenant sans pitié leur vieille litanie.

Assoiffé de douceur, je n’ose respirer

Un air qui vient d’ailleurs et pourrait m’inspirer

Les plus folles pensées. Un air de la toundra

De la Russie lointaine, ou de la taïga,

Me rend léger, léger et me voilà cigale

Insoucieux et libre, tout prêt pour la cavale…

Heureux sont les amants qui peuvent tant rêver

Que les montagnes même en seront soulevées,

Et que la mer ouverte pour les laisser passer

Protège leurs secrets et connaît leurs pensées.

Le Rossignol

Chaque jour au printemps, sous ma fenêtre au matin, un rossignol  fait un tapage obstiné, perché sur le grand if qui domine ma maisonnette. Et il revient le soir, obéissant au rythme de ses hormones, agrémentant joyeusement la solitude majestueuse du lieu.

 

Rossignol du matin tu dictes ton tempo

Jettes au vent ton amour, méprisant tout repos.

Tu déclines tes trilles, tes jolies mélodies

Au vent tu les confies : par lui qui te maries.

 

Tu chantes et roules et glisses et tapes sur les sons,

Rebondis en cadence, ranimes les frissons.

Oui j'aime ta constance et ton obstination.

Tu chantes et chantes encore, exprimes ta passion.

 

Et c’est en écoutant ton chant grave et puissant

Qu’en l’oiselle grandit un désir languissant.

Elle s'approche alors attirée par la voix

Du mâle aux chaudes trilles, aux airs de bon aloi...

 

J’aimerais comme toi lancer mes décibels

Qui donneraient aux anges un regret de mortel:

« Ah ! Tomber amoureux, que ce doit être doux

Et que l’air à chanter, alors nous rende fous ! »

 

Pourtant dans mes tréfonds, une petite voix

Me souffle doucement une autre ritournelle.

C’est un mauvais coton que file cette loi.

Elle rend dépendant. Qui tire les ficelles ?

 

Chacun peut croire l’autre ou le diaboliser,

En faire tour à tour une pure merveille

Ou un parfait salaud. Pour démoraliser

C’est un beau mécanisme : plus dur est le réveil !

 

Mieux vaut être attentif et gentiment courtois,

Et jouir du bonheur de donner du plaisir,

S'en faire un point d’honneur : ainsi va le désir!

Et pour en recevoir, que ce soit "de surcroit".

Lignes de main

La main se tend la main fait signe

Sa forme joue dans le feuillage

Elle devient feuille de vigne

En un joli marivaudage

 

La main dessine un avenir

Qui tient au creux secret du jour

Le fil de ce qui se peut dire

Sur un petit geste d'amour

 

La main dévoile et donne aux yeux

Ses plus doux instants de bonheur

Elle souligne en son milieu

La fine ligne de ferveur

 

Que le doigt reprend en refrain

Et sculpte avec délicatesse

Attisant à jamais la faim

Que n'assouvira nulle ivresse

 

La main dispense tendrement

Le doux plaisir et la chanson

De l'autre qui tout de moi prend

Tout en chantant son oraison

 

La main découvre sous le voile

Le feu nouveau qui s'ignorait

Et fait jaillir en mille étoile

La révélation du secret

 

Ce qui de tout temps t'est promis

La main le donne en vérité

A ta main l'amour est permis

Car elle est toute humanité

Faire l'humour

L'air doux, l'œil vif et la voix claire

Il me salue et sans manières,

Saisit mes doigts d'un air ravi:

Sa voix réchauffe et il sourit.

 

"Ma belle il faut que je vous dise,

Les conventions sont des bêtises.

Le temps qui court nous est compté.

Je ne parviens pas à dompter

 

L'envie soudaine et radicale

De plonger dans vos yeux d'opale.

Sur vous je compte absolument

Pour assouvir un sentiment."

 

Et là-dessus il me confie

Au creux du cou un truc qui brille,

Et qui chatouille en même temps:

C'est une machine à r'monter l'temps.

 

Pour finir, il me dit tout net

Qu'il n'en peut plus et même qu'il tremble

Rien qu'à l'idée qu'un jour peut-être

Nous pourrions faire l'humour ensemble !!!